A Nairobi, au Africa Forward Summit, un constat s'impose : le partenariat entre l’Afrique et l’Europe est à un tournant. Dans un monde multipolaire et fragmenté, les deux continents disposent d’un levier stratégique encore sous-exploité. Selon le dernier rapport du BCG intitulé, Strengthening the Africa-Europe Corridor: Strategic Imperative in a Multipolar World, les échanges bilatéraux pourraient quasiment doubler et atteindre 1 000 milliards de dollars d’ici dix ans, contre 545 milliards aujourd’hui. À condition de passer d’une logique d’échanges commerciaux à une logique de "co-production", en se concentrant sur quelques chaînes de valeur où produire ensemble permet d’être compétitifs à l’échelle mondiale.
Parmi les principaux enseignements du rapport :
Un partenariat historique en perte de vitesse :
- L'UE représente un tiers des exportations africaines (215 milliards de dollars en 2024) et détient le premier stock d’investissements directs étrangers en Afrique (254 milliards de dollars). Mais cette dynamique ralentit depuis quelques années :
- Le commerce bilatéral de biens n’a progressé que de 25 % sur la dernière décennie, contre 60 % entre 2004 et 2014.
- En dix ans, les IDE européens en Afrique n’ont augmenté que d’environ 30 %, quand ils ont quasiment doublé à l’échelle mondiale.
Des vulnérabilités commerciales et technologiques qui appellent à un changement de modèle.
Afrique et Europe partagent des vulnérabilités croissantes dans les chaînes de valeur mondiales, en particulier :
- Une dépendance croissante aux importations de produits finis, notamment vis-à-vis de la Chine (déficit de 374 milliards de dollars pour l’UE, 64 milliards pour l’Afrique en 2024).
- Une dépendance technologique accrue, notamment dans les services numériques dominés par les acteurs américains, et se matérialisant par des déficits de paiement croissants pour les deux continents.
En développant des chaînes de valeur intégrées entre l’Europe et l’Afrique, l'étude identifie jusqu’à 280 milliards de dollars de croissance additionnelle pour les échanges commerciaux entre les deux continents d’ici dix ans. Ce potentiel repose notamment sur le développement des capacités industrielles africaines dans des secteurs stratégiques comme l’agroalimentaire, la transformation des minerais, l’énergie, le textile, les services numériques ou les industries culturelles et créatives.
« Au cours de l’année écoulée, il est devenu de plus en plus évident que l’Afrique et l’Europe ne sont pas seulement des partenaires économiques, mais des alliés objectifs dans un monde fragmenté et hautement concurrentiel. Les deux continents doivent renforcer leur compétitivité industrielle et technologique. Or, leur complémentarité est structurelle. Passer d’une logique purement commerciale à un partenariat stratégique de co-production offre une opportunité rare pour chacun : une croissance durable pour l’Afrique et une résilience stratégique pour l’Europe », déclare Patrick Dupoux, Directeur associé senior au BCG et co-auteur du rapport.
Le rapport identifie notamment 15 clusters prioritaires, allant des minerais critiques en Afrique australe et centrale, aux engrais verts au Maghreb, en passant par l’industrie textile dans des pays côtiers d'Afrique de l’Est, de l’Ouest et du Nord. Des exemples concrets existent déjà : le Maroc s’est imposé comme un hub industriel pour l’Europe, avec des exportations automobiles et aéronautiques multipliées par quatre en dix ans.